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    Le 03 juil. 2010 à 20h21
    Yapala a écrit:
    fulgur84 a écrit:
    Je voudrais, en guise d'introduction, vous lire le début d'un livre qui a été publié à peu près au milieu du 18ème siècle, en 1759 très précisément, et dont l'auteur s'efforce, un quart de siècle avant Kant, de définir l'originalité de son époque. II s'agit de L' Essai sur les éléments de philosophie de d'Alembert, le fameux codirecteur de L' Encyclopédie, qui traversait à ce moment, la pire crise de son existence mouvementée (je parle de L'Encyclopédie). D'Alembert a parfaitement conscience de vivre non seulement dans une époque particulière, mais aussi d'être arrivé à un moment crucial de son siècle. En regardant en arrière, il constate alors que depuis la fin du moyen âge, c'est au milieu de chaque siècle que se produisent les changements les plus significatifs.
    " II semble que depuis environ trois cents ans, la nature ait destiné le milieu de chaque siècle à être l'époque d'une révolution dans I'esprit humain. La prise de Constantinople au milieu du quinzième siècle a fait renaître les Lettres en Occident. Le milieu du seizième a vu changer rapidement la religion et le système d'une grande partie de l'Europe ; les nouveaux dogmes des Réformateurs, soutenus d'une part et combattus de l'autre avec cette chaleur que les intérêts de Dieu bien ou mal entendus peuvent seuls inspirer aux hommes, ont également forcé leurs partisans et leurs adversaires à s'instruire ; l'émulation animée par ce grand motif a multiplié les connaissances en tout genre ; et la lumière, née du sein de l'erreur et du trouble, s'est répandue sur les objets même qui paraissaient les plus étrangers à ces disputes. Enfin Descartes au milieu du dix-septième siècle a fondé une nouvelle philosophie, persécutée d'abord avec fureur, embrassée ensuite avec superstition, et réduite aujourd'hui à ce qu'elle contient d'utile et de vrai. "
    Arrêtons-nous un instant pour résumer ce que nous venons de lire. Selon d'Alembert, chaque milieu de siècle, depuis trois cents ans, est marqué par ce qu'il appelle une " révolution dans l'esprit humain ", c'est à dire une mutation intellectuelle provoquée par une accumulation de nouvelles connaissances. La Renaissance en Italie a reçu un deuxième souffle grâce à l'arrivée de savants byzantins après la prise de Constantinople par les Turcs ; la Réforme luthérienne a surtout été portée par les humanistes du 16ème siècle ; enfin, le rationalisme classique doit beaucoup aux découvertes scientifiques de Descartes et de ses prédécesseurs. Depuis trois cents ans, écrit d'Alembert en substance, nous assistons à un renouvellement complet des arts, de la religion et de la philosophie, et c'est sur cette dernière qu'il va braquer son projecteur maintenant :
    " Si on examine sans prévention l'état actuel de nos connaissances, on ne peut disconvenir des progrès de la Philosophie parmi nous. La Science de la nature acquiert de jour en jour de nouvelles richesses : la Géométrie en reculant ses limites, a porté son flambeau dans les parties de la Physique qui se trouvaient le plus près d'elle ; le vrai système du monde a été connu, développé et perfectionné; la même sagacité qui s'était assujetti les mouvements des corps célestes, s'est portée sur les corps qui nous environnent; en appliquant la Géométrie à l'étude de ces corps, ou en essayant de l'y appliquer, on a su apercevoir et fixer les avantages et les abus de cet emploi ; en un mot depuis la Terre jusqu'à Saturne, depuis l'Histoire des Cieux jusqu'à celle des insectes, la Physique a changé de face. Avec elle presque toutes les autres Sciences ont pris une nouvelle forme [...] "
    Ce que l'on constate tout d'abord en lisant ce texte, c'est qu'au 18ème siècle, la philosophie n'est pas encore séparée des sciences dites exactes ; elle englobe notamment les mathématiques (qu'on appelle alors la « géométrie »), la physique, l'astronomie, et même la biologie naissante. II est significatif que d'Alembert place les mathématiques au premier plan : l'ultime critère de vérité scientifique n'est plus la "Révélation", ce sont les mathématiques. C'est là l'héritage principal de Descartes et de Galilée qui ont révolutionné la science moderne en la soumettant à la mesure et au calcul. Voici comment s'exprimait Galilée:
    "La philosophie est écrite dans cet immense livre qui continuellement reste ouvert devant les yeux (ce livre qui est l'Univers), mais on ne peut le comprendre si, d'abord, on ne s'exerce pas à en connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit. II est écrit dans une langue mathématique, et les caractères en sont les triangles, les cercles, et d'autres figures géométriques, sans lesquelles il est impossible humainement d'en saisir le moindre mot; sans ces moyens, on risque de s'égarer dans un labyrinthe obscur."
    Galilée compare ici la Nature à un livre, que la science a pour but de déchiffrer. Et l'alphabet qui permet de lire cet ouvrage, d'arracher à l'univers ses secrets, ce sont les mathématiques. Faire de la physique, comprendre et expliquer la nature, c'est d'abord calculer, faire des mathématiques. A côté de la vérité de la Révélation, les philosophes modernes prônent l'existence d'une vérité physique indépendante. Cette vérité ne repose plus sur le témoignage de I'Écriture ou de la Tradition, elle est en tout instant présente sous nos yeux. Avec tout cela, ces " nouveaux philosophes " n'étaient point antichrétiens ou irréligieux. II va de soi que les Écritures ne sauraient mentir ou se tromper, mais leur rôle ne consiste pas à nous informer sur le mouvement des astres. Le Saint-Esprit, disait Galilee, nous montre " comment on va au Ciel, mais non comment va le ciel ". Galilee, mais aussi Descartes et Newton, ont inauguré au 17e siècle une révolution dans la philosophie et les sciences qui n'a pas son pareil au siècle des Lumières. L'originalité de ce siècle est donc ailleurs, et d'Alembert la définit de la manière suivante :
    [...] l'invention et l'usage d'une nouvelle méthode de philosopher, l'espèce d'enthousiasme qui accompagne les découvertes, une certaine élévation d'idées que produit en nous le spectacle de l'univers ; toutes ces causes ont dû exciter dans les esprits une fermentation vive ; cette fermentation agissant en tout sens par sa nature, s'est portée avec une espèce de violence sur tout ce qui s'est offert a elle, comme un fleuve qui a brise ses digues. [...] Ainsi depuis les principes ces Sciences profanes jusqu'aux fondements de la révélation, depuis la Métaphysique jusqu'aux matières de goût, depuis la Musique jusqu'à la Morale, depuis les disputes scolastiques des Théologiens jusqu'aux objets du commerce, depuis les droits des Princes jusqu'à ceux des peuples, depuis la loi naturelle jusqu'aux lois arbitraires des Nations, en un mot depuis les questions qui nous touchent davantage jusqu'à celles qui nous intéressent le plus faiblement, tout a été discuté, analysé, agité du moins. Une nouvelle lumière sur quelques objets, une nouvelle obscurité sur plusieurs, a été le fruit ou la suite de cette effervescence générale des esprits, comme l'effet du flux et reflux de l'Océan est d'apporter sur le rivage quelques matières, et d'en éloigner les autres.
    Ce qui ressort clairement de ce passage, c'est que le 18e siècle est avant tout le siècle de la critique. Le mot n'est pas prononcé, mais l'idée y est omniprésente. Critiquer, au sens étymologique du mot, ne signifie pas détruire, mais discerner : discerner le vrai du faux, le juste de l'injuste, le vraisemblable du douteux, etc. Au 17e siècle, les grands philosophes construisaient des systèmes philosophiques cohérents, bâtis sur des principes évidents et des vérités indiscutables. Au 18e siècle, connaître, c'est d'abord se libérer de ce qui empêche de connaître, à savoir les préjugés, les certitudes traditionnelles, les prestiges. Le mouvement négateur de la critique est libération : il importe d'abord d'arracher les masques, de couvrir de ridicule le fanatisme et les superstitions. Critiquer, au 18e siècle, c'est discuter et analyser la tradition, c'est agiter (c'est-à-dire mettre en doute) les vérités les plus sacrées. L'esprit critique, cette " effervescence générale des esprits " qui ne s'arrête devant rien, ni devant la Révélation, ni devant les droits des Princes, me semble être le premier signe distinctif du siècle des Lumières.
    Le deuxième signe distinctif, c'est l'absence de certitude définitive, en tout cas chez les meilleurs penseurs, ce qui est le contraire de l'esprit dogmatique. J'en veux pour témoin le terme même de " Lumières". Qu'est-ce qu'on observe ? Premièrement, que ce n'est pas un mot en "-isme". Vous avez le cartésianisme, le spinozisme, le rationalisme, le romantisme, le matérialisme, le socialisme, le fascisme, le surréalisme, le structuralisme, etc. etc. Mais il y a " les Lumières". Cela signifie que les Lumières ne constituent pas une école avec un fondateur, il n'y a pas de corpus de doctrine bien défini, ou de manifeste. Certes, on parle souvent du siècle de Voltaire, mais Voltaire n'était pas le chef de file des Lumières. Si Voltaire était mort au moment où d'Alembert rédigeait les premières lignes du livre que je viens de citer, il n'aurait pas encore écrit Candide et Jean Calas n'aurait jamais été réhabilité. Avant les années 1760 et sa campagne contre « l'Infâme » et en faveur de la tolérance, Voltaire n'avait pas encore déchaîné les passions. Les Lumières ont certes été portées par Voltaire, mais elles n'avaient pas besoin de Voltaire pour exister.
    Ma deuxième observation prolonge ce que je viens de dire : le mot "Lumières" est au pluriel parce que les Lumières sont plurielles. « On peut exiger de moi que je cherche la Vérité, écrit Diderot au début de sa carrière, non que je la trouve. » A l'image de l'humanisme de la Renaissance, les Lumières sont un moment essentiel d'émancipation pour la pensée moderne. Elles marquent l'abandon définitif de la référence aux dogmes et, plus généralement, à tout argument d'autorité : aucun domaine à priori ne doit être exclu du champ d'investigation de la raison humaine.
    Au début du 18e siècle, Newton et Locke définissent les principes d'une démarche fiable pour conduire sa raison. Soucieux de ne rien avancer qui ne puisse être vérifié par l'expérience, ils s'efforcent d'éliminer toute affirmation indémontrable. Le 17e siècle a institué avec Descartes, Spinoza et les autres philosophes rationalistes, le triomphe de la raison : on expliquait l'homme, le monde et l'univers "de manière géométrique", c'est-à-dire par déduction logique. Au 18ème siècle, les philosophes empiristes précisent les possibilités et surtout les limites de la connaissance rationnelle. Loin de faire aveuglement confiance aux pouvoirs illimités de la raison, on s'interroge plutôt sur ce que l'esprit peut connaître et sur ce qu'il doit rejeter ou considérer comme au-delà de sa faculté.
    La grandeur des Lumières consiste précisément en ce qu'elles croient que la raison ne peut prétendre à un savoir absolu ; elle ne peut établir que des vérités qui lui sont propres. D'une part, la raison est fermement établie dans ses prétentions à connaître. A l'intérieur du champ défini par l'expérience, elle est susceptible de parvenir à des certitudes indubitables. Tant que la raison s'en tient à l'étude des phénomènes que lui offre l'expérience et qu'elle utilise des procédures bien précises, elle peut étendre indéfiniment ses connaissances.
    D'autre part, les Lumières admettent que le champ d'application de la raison est limité. Certains domaines restent inconnaissables : d'une façon générale, il s'agit de ceux qui, au-delà de toute expérience possible, relèvent de la métaphysique. De plus, le type de certitudes auxquelles accède l'être humain est relatif à la nature de ses facultés. Autrement dit, l'Homme ne connaît pas le monde et les phénomènes tels qu'ils sont, mais tels qu'ils lui apparaissent. Des certitudes n'en sont pas moins établies, mais elles changent de statut. Toute ambition d'un savoir de nature métaphysique parait désormais illusoire.
    Les Lumières sont plurielles en ce qu'elles se satisfont de certitudes relatives. Elles acceptent de ne pas tout comprendre et surtout de ne pas comprendre les principes ultimes. II s'ensuit que les Lumières ne veulent pas délivrer un message en forme de dogme, elles veulent inciter les hommes à penser par eux-mêmes, à tirer eux-mêmes les conclusions qui s'imposent à eux.
    " Les livres les plus utiles, écrit Voltaire dans la Préface à son Dictionnaire philosophique, sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié ; ils étendent les pensées dont on leur présente le germe ; ils corrigent ce qui leur semble défectueux, et fortifient par leurs réflexions ce qui leur parait faible. "
    Ce passage admirable résume en quelques lignes ce caractère pluriel des Lumières ainsi que de leur littérature, en tout cas de la littérature d'idées, comme on appelle cette production littéraire, spécifique au 18e siècle, entre littérature et philosophie
    II est hautement significatif, à mon avis, que le premier grand texte de la littérature des Lumières soient les Lettres persanes (1721) du jeune Montesquieu. Avec une maîtrise sans égale, l'auteur place deux étrangers en position de spectateurs critiques de la société française. Mais l'étonnement des Persans oblige les français à s'étonner à leur tour. Ces usages, ces coutumes, ces croyances paraissent insensés aux visiteurs orientaux ; mais quel est pour nous leur sens et leur raison ? Leur fondement est-il solide ? Comment peut-on être Persan ? Mais aussi : Comment peut-on être Français ? Anglais ? catholique ? etc. Ainsi, la relativité du sens et du non-sens éclate à nos yeux et prendre conscience de cette relativité, c'est rompre nos chaînes, c'est cesser d'être dupe. Le possible s'ouvre à nous : ce qui est disposé d'une certaine manière pourrait l'être autrement. Tout ce que nous respections, tout ce qui réclamait notre foi, devient l'objet d'une connaissance détachée et désormais libre. Le préjugé qui nous asservissait a dévoilé sa vraie nature : imaginaire, c'est-à-dire nulle aux yeux de la raison. Une réflexion devient possible, dans laquelle notre civilisation se voit de loin, comme si elle était brusquement devenue étrangère à elle-même. Ayant découvert que les autres civilisations et les autres croyances sont, au même degré, légitimes, elle est devenue à son tour une autre pour elle-même. Elle ne peut plus vivre tranquillement sa certitude traditionnelle, depuis qu'elle sait que la certitude des autres n'est ni plus mal ni mieux fondée que la sienne. Vérité dont l'une des premières conséquences est d'inviter à la tolérance.

    Mais il y a une autre conséquence, plus importante encore : ainsi mises en contact les unes des autres, les certitudes contradictoires s'annulent algébriquement. Elles sont, les unes et les autres, vaincues dans le combat qui les oppose : elles ont toutes raison, elles ont tort ensemble.
    Le premier acte de l'intelligence des Lumières est libérateur : désormais, l'esprit est pouvoir de contestation. II est là pour dire non à ce qui est, pour frapper de dérision la croyance qui prétend s'imposer ou subsister par les seules forces de l'autorité et de l'antiquité.
    Mais cette liberté négatrice, telle que l'exerce le siècle, n'est pas illimitée. Elle est, certes, cette puissance de dire non, elle formule toujours sa critique sur le ton de l'amusement et du plaisir. Mais qu'advient-il une fois la critique formulée ? Jusqu'au milieu du siècle, il n'est surtout pas question de changer quelque chose au train de ce monde. La négation se contente d'être une négation " spirituelle ". C'est parmi les idées, les préjugés qu'elle fait table rase. Mais elle n'invite pas à intervenir dans le monde effectif, à renverser par la révolte la Royauté et l'Église : le pouvoir négateur se limite à la sphère du langage. II faut attendre la deuxième génération des philosophes des Lumières, en gros les hommes autour de l'Encyclopédie, pour trouver des revendications politiques et sociales clairement exprimées. Dans l'espace de quelques années, les attaques contre la religion, l'Église et le caractère sacré de la monarchie française se font plus nombreuses, plus insistantes et surtout plus ouvertes. Le pouvoir ne manque pas de s'alarmer de ce climat nouveau et finira par sévir alors qu'auparavant il s'était surtout acharné sur les jansénistes et les protestants.
    L'Encyclopédie est le grand monument intellectuel du siècle des Lumières auquel participaient non seulement ceux qui la faisaient, mais aussi ceux qui l'achetaient, les souscripteurs. Ce qu'on propose au public, ce n'est pas un produit tout fait, c'est un produit en train de se faire, et le public est invité à y participer. Contrairement aux encyclopédies contemporaines, qui ne proposent qu'une accumulation de connaissances parcellaires, l'Encyclopédie du siècle des Lumières veut montrer la liaison entre les différents savoirs, leurs sources communes, l'ordre sous-jacent au monde dont l'Encyclopédie serait l'image fidèle. Mais cet ordre-là, où le trouver ? Pour la plupart des contemporains de Diderot, la réponse ne fait aucun doute : c'est Dieu qui est le garant de la logique du monde, la science suprême étant par voie de conséquence la théologie. Or les encyclopédistes ne l'entendent pas de cette oreille. Ce n'est pas par rapport à Dieu mais par rapport a l'Homme, par rapport à la structure de son esprit, qu'on peut bâtir un système encyclopédique des connaissances humaines. Comme I'écrit Diderot : sans la présence de l'Homme, l'univers n'a plus aucun intérêt :
    "Une considération surtout qu'il ne faut point perdre de vue, c'est que si l'on bannit l'homme ou l'être pensant et contemplateur de dessus la surface de la terre, ce spectacle pathétique et sublime de la nature n'est plus qu'une scène triste et muette. L'univers se tait ; le silence et la nuit s'en emparent. Tout se change en une vaste solitude où les phénomènes inobservés se passent d'une manière obscure et sourde. C'est la présence de l'homme qui rend l'existence des êtres intéressante [...] Pourquoi n'introduirons-nous pas l'homme dans notre ouvrage, comme il est placé dans l'univers ? Pourquoi n'en ferons-nous pas un centre commun ? [...] L'homme est le terme unique d'où il faut partir, et auquel il faut tout ramener, si l'on veut plaire, intéresser, toucher jusque dans les considérations les plus arides et les détails les plus secs. Abstraction faite de mon existence et du bonheur de mes semblables, que m'importe le reste de la nature ?" (art. Encyclopédie)

    II faut comparer cette profession de foi de Diderot au désespoir bien connu de Pascal pour qui les infinités de la nature ne permettent pas a l'homme de trouver sa place naturelle ici-bas :
    "[...] qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes ; la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement caches dans un secret impénétrable."

    Pascal était dominé par la pensée que la vie est absurde, que rien n'est rationnel dans le monde moral, et que le monde physique reste un mystère impénétrable. Perdu au milieu de l'espace infini, l'homme selon Pascal vit comme dans un cachot, et dans un cachot où ses heures sont comptées :
    " Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns et les autres avec douleur et sans espérance, attendent à leur tour. C'est l'image de la condition des hommes."
    Au milieu du 17e siècle, l'homme pascalien ressent une angoisse terrible devant l'espace qui offre le spectacle vertigineux de son immensité et de son vide. Un siècle plus tard, les philosophies tentent de comprendre le monde par la raison et la science. Ils cherchent le comment des choses sans s'interdire de s'interroger sur le pourquoi des formes politiques, des lois ou du destin de l'homme social. Toutes ces recherches, toutes ces interrogations ont pour but d'organiser ici-bas la quête du bonheur. II n'est plus question de diviser l'homme, de le tourner contre lui-même pour le détourner du monde : passions, sensibilité, raison, amour-propre, vont conduire à la recherche pratique du bonheur. Une science, au moins une technique, du bonheur s'avère possible, si l'homme connaît et accepte sa véritable nature, qui n'est plus écartelée entre l'ange et la bête, le ciel et la terre, ni viciée par le péché originel. Plutôt que de raisonner sur nos fins dernières, il faut s'efforcer de bien vivre, en faisant son bonheur et celui des autres. Écoutons Diderot s'adressant à Catherine II de Russie :
    " Puisque ma pente naturelle, invincible, inaliénable, est d'être heureux, c'est la source et la source unique de mes vrais devoirs, et la seule base de toute bonne législation. La loi qui prescrit à l'homme une chose contraire à son bonheur est une fausse loi, et il est impossible qu'elle dure. [...] Aucune idée ne nous affecte plus fortement que celle de notre bonheur. Je désirerais donc que la notion de bonheur fût la base fondamentale du catéchisme civil.
    Que fait le prêtre dans sa leçon ? II rapporte tout au bonheur à venir.
    Que doit faire le souverain dans la sienne ? Tout rapporter au bonheur présent. "
    Ce siècle de la raison est aussi celui du pragmatisme, qui devra assurer à un maximum d'êtres humains un maximum de bonheur, ou du moins une vie plus supportable. On est convaincu que le mal ne découle pas de la nature humaine ou du péché originel, mais de la dépravation des institutions. D'Holbach écrit dans le Système de la nature :
    " On nous dit que des sauvages, pour aplatir la tête de leurs enfants, la serrent entre deux planches, et I'empêchent par la de prendre la forme que la nature lui destinait. II en est à peu près de même de toutes nos institutions ; elles conspirent communément à contrarier la nature, à gêner, détourner, amortir les impulsions qu'elle nous donne, à leur en substituer d'autres qui sont les sources de nos malheurs."
    L'homme apparaît ici assujetti à des forces politiques et religieuses qui n'ont aucun intérêt à ce qu'il s'émancipe de leur tutelle. On comprend pourquoi les Lumières sont moins une philosophie qu'une émancipation de l'esprit, la décision de tout soumettre au libre examen de la raison.
    Nous arrivons enfin au célèbre texte de Kant qui servira de conclusion à notre tour d'horizon. En décembre 1784, le philosophe allemand écrit dans sa brochure : " Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ?" :
    " Qu'est-ce que les Lumières ? La sortie de I'homme de sa minorité qui n'est imputable qu'à lui. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la tutelle d'un autre, minorité dont il est lui-même responsable puisque la cause en réside non dans un défaut de I'entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s'en servir sans la direction d'autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! - Voilà la devise des Lumières."
    Les Lumières sont pour Kant la libération de l'homme d'un état volontaire d'infériorité intellectuelle ou d'incapacité de se servir de l'entendement sans la tutelle d'un autre ; et ce, par manque de résolution et de courage. Ce sont la paresse et la lâcheté qui mettent des hommes, intellectuellement majeurs, sous la direction de tuteurs qui se sont eux-mêmes institués tels. C'est si commode d'être mineur ! Un livre possède l'intelligence à ma place ; un directeur spirituel, un médecin ont une conscience, des connaissances que je n'ai pas ; ainsi, pourvu que je paie, je n'aurai plus aucun effort à accomplir. Et les tuteurs en question veillent à ce que la plus grande partie de I'humanité considère sa libération, non seulement comme incommode, mais aussi comme dangereuse, en lui signalant les périls qui la guettent au cas où elle se hasarderait à vouloir marcher seule.
    Les Lumières, pour Kant, doivent donc favoriser ce qu'il appelle la " sortie de l'homme de sa minorité intellectuelle ". Alors attention : la traduction, telle qu'elle est communément présentée, pourrait prêter à un contresens. La sortie dont il est question ici n'est pas comme une sortie d'autoroute ou une sortie de cinéma que l'on emprunte par un simple mouvement de sa volonté. En allemand, le mot est plus précis : Kant dit : " Herausführung ", ce qui désigne l'action de quelqu'un - d'un Führer, c'est-à-dire d'un guide - qui vous prend par la main et vous conduit sur le chemin de la sortie. L'humanité ne se libère pas par ses propres forces, elle a besoin d'hommes éclairés qui sont déjà parvenus à s'affranchir et à acquérir une démarche assurée. Si une révolution peut suffire à mettre fin rapidement à l'oppression personnelle d'un despote, une multitude ne peut être éclairée que lentement ; car, du moment qu'elle n'aura pas été éduquée à penser par elle-même, elle sera le jouet de nouveaux préjugés.
    L'état de minorité intellectuelle, nous dit Kant, n'est imputable qu'à l'homme lui-même : la minorité, c'est-à-dire la tutelle sous laquelle l'homme vit et pense, n'est pas naturelle ; l'homme n'est pas incapable de penser, ce n'est pas un éternel enfant. L'homme n'ose pas penser par lui-même, il n'ose pas se débarrasser de sa tutelle, et ce manque de courage n'est imputable qu'à lui-même - d'où la devise des Lumières : Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement !
    Les Lumières ne se définissent pas par une doctrine, par un ensemble de thèses, mais par un effort, par un désir de penser librement. L'homme des Lumières réclame le droit - naturel - de critiquer librement, c'est-à-dire de chercher le vrai au moyen de la Raison, au lieu de se laisser guider les yeux fermés par une autorité. Ce qui est universel, c'est la Raison, ce qui est relatif, c'est la tradition, l'autorité ; pour être reconnues, l'autorité et la tradition doivent se soumettre à la lumière de la Raison.
    Nous avons vu que d'après la définition de Kant, les hommes avaient besoin d'un guide pour quitter leur état d'êtres mineurs. Ce guide, c'est le " philosophe", la figure emblématique du siècle. " Le milieu de chaque siècle, disait d'Alembert, est l'époque d'une révolution dans l'esprit humain. " A quoi Diderot répond en écho : " Chaque siècle a son esprit qui le caractérise", et on pourrait ajouter que cet esprit trouve son incarnation dans un idéal humain représentatif, lui aussi, d'une époque, d'une culture, d'une société. Ainsi, le 16e siècle a trouve son idéal dans l'humaniste. Le siècle classique a célébrél'honnête homme. Le siècle des Lumières s'incarne, lui, dans le philosophe. Jusqu'au 17e siècle, le terme désignait à la fois " celui qui aime la sagesse et qui raisonne juste des causes naturelles " (c'est la définition du Dictionnaire de Furetière), le professeur qui enseigne la logique, la morale, la physique et la métaphysique, ou celui qui se caractérise par son "esprit élevé". Ajoutons que dans la plupart des cas, ce penseur était chrétien et qu'il ne remettait en cause ni les données de la pensée religieuse, ni la tradition, ni le principe d'autorité.
    Le philosophe du 18e siècle est un penseur qui fait de la raison seule le guide de toute réflexion et de toute démarche intellectuelle. Dans un célèbre texte écrit vers 1740 et intitulé : Le Philosophe, on lit :
    " Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions qu'ils font soient précédées de la réflexion : ce sont des hommes qui marchent dans les ténèbres ; au lieu que le philosophe, dans ses passions mêmes, n'agit qu'après la réflexion ; il marche la nuit, mais il est précédé d'un flambeau ".
    C'est la raison qui détermine le philosophe ; elle l'éclaire, l'aide à discerner le vrai du faux, et garantit le cheminement du raisonnement. Elle est source de connaissance et facteur de modération. Du mot "raison" dérivent en effet "raisonné", "rationnel" et "raisonnable". Ces trois adjectifs permettent de caractériser le philosophe dans tous ses comportements.
    Ainsi, c'est un homme qui réfléchit et qui n'accepte pour vrai que ce dont la vérité a été prouvée par l'observation scientifique des faits, ou par un raisonnement logique. C'est aussi la raison, faculté de modération, qui le conduit à refuser tout dogmatisme, parce qu'il pense que rien n'est plus dangereux que la certitude d'avoir raison. Homme ouvert et dynamique, le philosophe du 18e siècle va de l'avant en refusant le poids du conformisme et des habitudes. De même qu'il rejette le principe d'autorité au nom de la liberté de pensée, il récuse les traditions lorsqu'elles constituent un frein au progrès et entravent la marche éclairée de I'humanité. Dans son entreprise de formation des esprits, de vulgarisation du savoir et de contestation politique et sociale, le philosophe du 18e siècle s'oppose à tout ce qui fait entrave aux Lumières de la raison.
    En ce sens, le philosophe apparaît comme l'exemple même de l'écrivain engagé. Censuré, emprisonné, exilé, le philosophe du 18e siècle n'a pas toujours la vie facile ; au 20e siècle, il a gagné le combat contre ses ennemis car, comme disait de Gaulle à propos de Sartre : " On ne met pas Voltaire en prison ".
    Après ce tour d'horizon forcément incomplet et partiel - voire partial - des "Lumières" que je viens de vous proposer, je ne sais pas si j 'ai bien ou mal répondu à la question que j'avais posée initialement: "qu'est-ce que les Lumières ? " J'espère, en revanche, avoir montré que les Lumières sont toujours d'actualité, parce que le fanatisme et l'obscurantisme n'ont pas encore disparu de notre planète. Ici on emprisonne les femmes au nom de la religion et de mœurs ancestrales, là on proclame une nouvelle croisade du "Bien" contre le "Mal". Et à chaque fois, on se réclame de Dieu, on humilie au nom de Dieu, on persécute au nom de Dieu, on assassine au nom de Dieu. Le fanatisme a encore de beaux jours devant lui et :
    ".... lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable ".
    C'est Voltaire qui le dit dans l'article Fanatisme du Dictionnaire philosophique, et il pose cette question à laquelle nous n'avons toujours pas trouvé de réponse :
    " Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? "
    II n'y a rien à répondre à cet homme qui croit que la vérité est une, qu'il est en possession de cette vérité et qu'il peut gagner son salut en éradiquant l'erreur. Nous sommes toujours aussi démunis devant le fanatisme mais s'il y a un remède à cette " fureur infernale ", c'est l'esprit des Lumières : le contraire de la pensée unique, du dogmatisme et de l'intolérance.
    Gerhardt Stenger

    -
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    Juste pour voir si même Gerhardt Stenger va se faire saquer


    :super::super::super::super::super:

    Je n'avais pas vu ça .... trop drôle , je mets une nuit à taper tout ça ... bravo !!!!
    Et je te cite en plus .
    Le 03 juil. 2010 à 21h15
    lunalunatic a écrit:
    Yapala a écrit:
    fulgur84 a écrit:
    Je voudrais, en guise d'introduction, vous lire le début d'un livre qui a été publié à peu près au milieu du 18ème siècle, en 1759 très précisément, et dont l'auteur s'efforce, un quart de siècle avant Kant, de définir l'originalité de son époque. II s'agit de L' Essai sur les éléments de philosophie de d'Alembert, le fameux codirecteur de L' Encyclopédie, qui traversait à ce moment, la pire crise de son existence mouvementée (je parle de L'Encyclopédie). D'Alembert a parfaitement conscience de vivre non seulement dans une époque particulière, mais aussi d'être arrivé à un moment crucial de son siècle. En regardant en arrière, il constate alors que depuis la fin du moyen âge, c'est au milieu de chaque siècle que se produisent les changements les plus significatifs.
    " II semble que depuis environ trois cents ans, la nature ait destiné le milieu de chaque siècle à être l'époque d'une révolution dans I'esprit humain. La prise de Constantinople au milieu du quinzième siècle a fait renaître les Lettres en Occident. Le milieu du seizième a vu changer rapidement la religion et le système d'une grande partie de l'Europe ; les nouveaux dogmes des Réformateurs, soutenus d'une part et combattus de l'autre avec cette chaleur que les intérêts de Dieu bien ou mal entendus peuvent seuls inspirer aux hommes, ont également forcé leurs partisans et leurs adversaires à s'instruire ; l'émulation animée par ce grand motif a multiplié les connaissances en tout genre ; et la lumière, née du sein de l'erreur et du trouble, s'est répandue sur les objets même qui paraissaient les plus étrangers à ces disputes. Enfin Descartes au milieu du dix-septième siècle a fondé une nouvelle philosophie, persécutée d'abord avec fureur, embrassée ensuite avec superstition, et réduite aujourd'hui à ce qu'elle contient d'utile et de vrai. "
    Arrêtons-nous un instant pour résumer ce que nous venons de lire. Selon d'Alembert, chaque milieu de siècle, depuis trois cents ans, est marqué par ce qu'il appelle une " révolution dans l'esprit humain ", c'est à dire une mutation intellectuelle provoquée par une accumulation de nouvelles connaissances. La Renaissance en Italie a reçu un deuxième souffle grâce à l'arrivée de savants byzantins après la prise de Constantinople par les Turcs ; la Réforme luthérienne a surtout été portée par les humanistes du 16ème siècle ; enfin, le rationalisme classique doit beaucoup aux découvertes scientifiques de Descartes et de ses prédécesseurs. Depuis trois cents ans, écrit d'Alembert en substance, nous assistons à un renouvellement complet des arts, de la religion et de la philosophie, et c'est sur cette dernière qu'il va braquer son projecteur maintenant :
    " Si on examine sans prévention l'état actuel de nos connaissances, on ne peut disconvenir des progrès de la Philosophie parmi nous. La Science de la nature acquiert de jour en jour de nouvelles richesses : la Géométrie en reculant ses limites, a porté son flambeau dans les parties de la Physique qui se trouvaient le plus près d'elle ; le vrai système du monde a été connu, développé et perfectionné; la même sagacité qui s'était assujetti les mouvements des corps célestes, s'est portée sur les corps qui nous environnent; en appliquant la Géométrie à l'étude de ces corps, ou en essayant de l'y appliquer, on a su apercevoir et fixer les avantages et les abus de cet emploi ; en un mot depuis la Terre jusqu'à Saturne, depuis l'Histoire des Cieux jusqu'à celle des insectes, la Physique a changé de face. Avec elle presque toutes les autres Sciences ont pris une nouvelle forme [...] "
    Ce que l'on constate tout d'abord en lisant ce texte, c'est qu'au 18ème siècle, la philosophie n'est pas encore séparée des sciences dites exactes ; elle englobe notamment les mathématiques (qu'on appelle alors la « géométrie »), la physique, l'astronomie, et même la biologie naissante. II est significatif que d'Alembert place les mathématiques au premier plan : l'ultime critère de vérité scientifique n'est plus la "Révélation", ce sont les mathématiques. C'est là l'héritage principal de Descartes et de Galilée qui ont révolutionné la science moderne en la soumettant à la mesure et au calcul. Voici comment s'exprimait Galilée:
    "La philosophie est écrite dans cet immense livre qui continuellement reste ouvert devant les yeux (ce livre qui est l'Univers), mais on ne peut le comprendre si, d'abord, on ne s'exerce pas à en connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit. II est écrit dans une langue mathématique, et les caractères en sont les triangles, les cercles, et d'autres figures géométriques, sans lesquelles il est impossible humainement d'en saisir le moindre mot; sans ces moyens, on risque de s'égarer dans un labyrinthe obscur."
    Galilée compare ici la Nature à un livre, que la science a pour but de déchiffrer. Et l'alphabet qui permet de lire cet ouvrage, d'arracher à l'univers ses secrets, ce sont les mathématiques. Faire de la physique, comprendre et expliquer la nature, c'est d'abord calculer, faire des mathématiques. A côté de la vérité de la Révélation, les philosophes modernes prônent l'existence d'une vérité physique indépendante. Cette vérité ne repose plus sur le témoignage de I'Écriture ou de la Tradition, elle est en tout instant présente sous nos yeux. Avec tout cela, ces " nouveaux philosophes " n'étaient point antichrétiens ou irréligieux. II va de soi que les Écritures ne sauraient mentir ou se tromper, mais leur rôle ne consiste pas à nous informer sur le mouvement des astres. Le Saint-Esprit, disait Galilee, nous montre " comment on va au Ciel, mais non comment va le ciel ". Galilee, mais aussi Descartes et Newton, ont inauguré au 17e siècle une révolution dans la philosophie et les sciences qui n'a pas son pareil au siècle des Lumières. L'originalité de ce siècle est donc ailleurs, et d'Alembert la définit de la manière suivante :
    [...] l'invention et l'usage d'une nouvelle méthode de philosopher, l'espèce d'enthousiasme qui accompagne les découvertes, une certaine élévation d'idées que produit en nous le spectacle de l'univers ; toutes ces causes ont dû exciter dans les esprits une fermentation vive ; cette fermentation agissant en tout sens par sa nature, s'est portée avec une espèce de violence sur tout ce qui s'est offert a elle, comme un fleuve qui a brise ses digues. [...] Ainsi depuis les principes ces Sciences profanes jusqu'aux fondements de la révélation, depuis la Métaphysique jusqu'aux matières de goût, depuis la Musique jusqu'à la Morale, depuis les disputes scolastiques des Théologiens jusqu'aux objets du commerce, depuis les droits des Princes jusqu'à ceux des peuples, depuis la loi naturelle jusqu'aux lois arbitraires des Nations, en un mot depuis les questions qui nous touchent davantage jusqu'à celles qui nous intéressent le plus faiblement, tout a été discuté, analysé, agité du moins. Une nouvelle lumière sur quelques objets, une nouvelle obscurité sur plusieurs, a été le fruit ou la suite de cette effervescence générale des esprits, comme l'effet du flux et reflux de l'Océan est d'apporter sur le rivage quelques matières, et d'en éloigner les autres.
    Ce qui ressort clairement de ce passage, c'est que le 18e siècle est avant tout le siècle de la critique. Le mot n'est pas prononcé, mais l'idée y est omniprésente. Critiquer, au sens étymologique du mot, ne signifie pas détruire, mais discerner : discerner le vrai du faux, le juste de l'injuste, le vraisemblable du douteux, etc. Au 17e siècle, les grands philosophes construisaient des systèmes philosophiques cohérents, bâtis sur des principes évidents et des vérités indiscutables. Au 18e siècle, connaître, c'est d'abord se libérer de ce qui empêche de connaître, à savoir les préjugés, les certitudes traditionnelles, les prestiges. Le mouvement négateur de la critique est libération : il importe d'abord d'arracher les masques, de couvrir de ridicule le fanatisme et les superstitions. Critiquer, au 18e siècle, c'est discuter et analyser la tradition, c'est agiter (c'est-à-dire mettre en doute) les vérités les plus sacrées. L'esprit critique, cette " effervescence générale des esprits " qui ne s'arrête devant rien, ni devant la Révélation, ni devant les droits des Princes, me semble être le premier signe distinctif du siècle des Lumières.
    Le deuxième signe distinctif, c'est l'absence de certitude définitive, en tout cas chez les meilleurs penseurs, ce qui est le contraire de l'esprit dogmatique. J'en veux pour témoin le terme même de " Lumières". Qu'est-ce qu'on observe ? Premièrement, que ce n'est pas un mot en "-isme". Vous avez le cartésianisme, le spinozisme, le rationalisme, le romantisme, le matérialisme, le socialisme, le fascisme, le surréalisme, le structuralisme, etc. etc. Mais il y a " les Lumières". Cela signifie que les Lumières ne constituent pas une école avec un fondateur, il n'y a pas de corpus de doctrine bien défini, ou de manifeste. Certes, on parle souvent du siècle de Voltaire, mais Voltaire n'était pas le chef de file des Lumières. Si Voltaire était mort au moment où d'Alembert rédigeait les premières lignes du livre que je viens de citer, il n'aurait pas encore écrit Candide et Jean Calas n'aurait jamais été réhabilité. Avant les années 1760 et sa campagne contre « l'Infâme » et en faveur de la tolérance, Voltaire n'avait pas encore déchaîné les passions. Les Lumières ont certes été portées par Voltaire, mais elles n'avaient pas besoin de Voltaire pour exister.
    Ma deuxième observation prolonge ce que je viens de dire : le mot "Lumières" est au pluriel parce que les Lumières sont plurielles. « On peut exiger de moi que je cherche la Vérité, écrit Diderot au début de sa carrière, non que je la trouve. » A l'image de l'humanisme de la Renaissance, les Lumières sont un moment essentiel d'émancipation pour la pensée moderne. Elles marquent l'abandon définitif de la référence aux dogmes et, plus généralement, à tout argument d'autorité : aucun domaine à priori ne doit être exclu du champ d'investigation de la raison humaine.
    Au début du 18e siècle, Newton et Locke définissent les principes d'une démarche fiable pour conduire sa raison. Soucieux de ne rien avancer qui ne puisse être vérifié par l'expérience, ils s'efforcent d'éliminer toute affirmation indémontrable. Le 17e siècle a institué avec Descartes, Spinoza et les autres philosophes rationalistes, le triomphe de la raison : on expliquait l'homme, le monde et l'univers "de manière géométrique", c'est-à-dire par déduction logique. Au 18ème siècle, les philosophes empiristes précisent les possibilités et surtout les limites de la connaissance rationnelle. Loin de faire aveuglement confiance aux pouvoirs illimités de la raison, on s'interroge plutôt sur ce que l'esprit peut connaître et sur ce qu'il doit rejeter ou considérer comme au-delà de sa faculté.
    La grandeur des Lumières consiste précisément en ce qu'elles croient que la raison ne peut prétendre à un savoir absolu ; elle ne peut établir que des vérités qui lui sont propres. D'une part, la raison est fermement établie dans ses prétentions à connaître. A l'intérieur du champ défini par l'expérience, elle est susceptible de parvenir à des certitudes indubitables. Tant que la raison s'en tient à l'étude des phénomènes que lui offre l'expérience et qu'elle utilise des procédures bien précises, elle peut étendre indéfiniment ses connaissances.
    D'autre part, les Lumières admettent que le champ d'application de la raison est limité. Certains domaines restent inconnaissables : d'une façon générale, il s'agit de ceux qui, au-delà de toute expérience possible, relèvent de la métaphysique. De plus, le type de certitudes auxquelles accède l'être humain est relatif à la nature de ses facultés. Autrement dit, l'Homme ne connaît pas le monde et les phénomènes tels qu'ils sont, mais tels qu'ils lui apparaissent. Des certitudes n'en sont pas moins établies, mais elles changent de statut. Toute ambition d'un savoir de nature métaphysique parait désormais illusoire.
    Les Lumières sont plurielles en ce qu'elles se satisfont de certitudes relatives. Elles acceptent de ne pas tout comprendre et surtout de ne pas comprendre les principes ultimes. II s'ensuit que les Lumières ne veulent pas délivrer un message en forme de dogme, elles veulent inciter les hommes à penser par eux-mêmes, à tirer eux-mêmes les conclusions qui s'imposent à eux.
    " Les livres les plus utiles, écrit Voltaire dans la Préface à son Dictionnaire philosophique, sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié ; ils étendent les pensées dont on leur présente le germe ; ils corrigent ce qui leur semble défectueux, et fortifient par leurs réflexions ce qui leur parait faible. "
    Ce passage admirable résume en quelques lignes ce caractère pluriel des Lumières ainsi que de leur littérature, en tout cas de la littérature d'idées, comme on appelle cette production littéraire, spécifique au 18e siècle, entre littérature et philosophie
    II est hautement significatif, à mon avis, que le premier grand texte de la littérature des Lumières soient les Lettres persanes (1721) du jeune Montesquieu. Avec une maîtrise sans égale, l'auteur place deux étrangers en position de spectateurs critiques de la société française. Mais l'étonnement des Persans oblige les français à s'étonner à leur tour. Ces usages, ces coutumes, ces croyances paraissent insensés aux visiteurs orientaux ; mais quel est pour nous leur sens et leur raison ? Leur fondement est-il solide ? Comment peut-on être Persan ? Mais aussi : Comment peut-on être Français ? Anglais ? catholique ? etc. Ainsi, la relativité du sens et du non-sens éclate à nos yeux et prendre conscience de cette relativité, c'est rompre nos chaînes, c'est cesser d'être dupe. Le possible s'ouvre à nous : ce qui est disposé d'une certaine manière pourrait l'être autrement. Tout ce que nous respections, tout ce qui réclamait notre foi, devient l'objet d'une connaissance détachée et désormais libre. Le préjugé qui nous asservissait a dévoilé sa vraie nature : imaginaire, c'est-à-dire nulle aux yeux de la raison. Une réflexion devient possible, dans laquelle notre civilisation se voit de loin, comme si elle était brusquement devenue étrangère à elle-même. Ayant découvert que les autres civilisations et les autres croyances sont, au même degré, légitimes, elle est devenue à son tour une autre pour elle-même. Elle ne peut plus vivre tranquillement sa certitude traditionnelle, depuis qu'elle sait que la certitude des autres n'est ni plus mal ni mieux fondée que la sienne. Vérité dont l'une des premières conséquences est d'inviter à la tolérance.

    Mais il y a une autre conséquence, plus importante encore : ainsi mises en contact les unes des autres, les certitudes contradictoires s'annulent algébriquement. Elles sont, les unes et les autres, vaincues dans le combat qui les oppose : elles ont toutes raison, elles ont tort ensemble.
    Le premier acte de l'intelligence des Lumières est libérateur : désormais, l'esprit est pouvoir de contestation. II est là pour dire non à ce qui est, pour frapper de dérision la croyance qui prétend s'imposer ou subsister par les seules forces de l'autorité et de l'antiquité.
    Mais cette liberté négatrice, telle que l'exerce le siècle, n'est pas illimitée. Elle est, certes, cette puissance de dire non, elle formule toujours sa critique sur le ton de l'amusement et du plaisir. Mais qu'advient-il une fois la critique formulée ? Jusqu'au milieu du siècle, il n'est surtout pas question de changer quelque chose au train de ce monde. La négation se contente d'être une négation " spirituelle ". C'est parmi les idées, les préjugés qu'elle fait table rase. Mais elle n'invite pas à intervenir dans le monde effectif, à renverser par la révolte la Royauté et l'Église : le pouvoir négateur se limite à la sphère du langage. II faut attendre la deuxième génération des philosophes des Lumières, en gros les hommes autour de l'Encyclopédie, pour trouver des revendications politiques et sociales clairement exprimées. Dans l'espace de quelques années, les attaques contre la religion, l'Église et le caractère sacré de la monarchie française se font plus nombreuses, plus insistantes et surtout plus ouvertes. Le pouvoir ne manque pas de s'alarmer de ce climat nouveau et finira par sévir alors qu'auparavant il s'était surtout acharné sur les jansénistes et les protestants.
    L'Encyclopédie est le grand monument intellectuel du siècle des Lumières auquel participaient non seulement ceux qui la faisaient, mais aussi ceux qui l'achetaient, les souscripteurs. Ce qu'on propose au public, ce n'est pas un produit tout fait, c'est un produit en train de se faire, et le public est invité à y participer. Contrairement aux encyclopédies contemporaines, qui ne proposent qu'une accumulation de connaissances parcellaires, l'Encyclopédie du siècle des Lumières veut montrer la liaison entre les différents savoirs, leurs sources communes, l'ordre sous-jacent au monde dont l'Encyclopédie serait l'image fidèle. Mais cet ordre-là, où le trouver ? Pour la plupart des contemporains de Diderot, la réponse ne fait aucun doute : c'est Dieu qui est le garant de la logique du monde, la science suprême étant par voie de conséquence la théologie. Or les encyclopédistes ne l'entendent pas de cette oreille. Ce n'est pas par rapport à Dieu mais par rapport a l'Homme, par rapport à la structure de son esprit, qu'on peut bâtir un système encyclopédique des connaissances humaines. Comme I'écrit Diderot : sans la présence de l'Homme, l'univers n'a plus aucun intérêt :
    "Une considération surtout qu'il ne faut point perdre de vue, c'est que si l'on bannit l'homme ou l'être pensant et contemplateur de dessus la surface de la terre, ce spectacle pathétique et sublime de la nature n'est plus qu'une scène triste et muette. L'univers se tait ; le silence et la nuit s'en emparent. Tout se change en une vaste solitude où les phénomènes inobservés se passent d'une manière obscure et sourde. C'est la présence de l'homme qui rend l'existence des êtres intéressante [...] Pourquoi n'introduirons-nous pas l'homme dans notre ouvrage, comme il est placé dans l'univers ? Pourquoi n'en ferons-nous pas un centre commun ? [...] L'homme est le terme unique d'où il faut partir, et auquel il faut tout ramener, si l'on veut plaire, intéresser, toucher jusque dans les considérations les plus arides et les détails les plus secs. Abstraction faite de mon existence et du bonheur de mes semblables, que m'importe le reste de la nature ?" (art. Encyclopédie)

    II faut comparer cette profession de foi de Diderot au désespoir bien connu de Pascal pour qui les infinités de la nature ne permettent pas a l'homme de trouver sa place naturelle ici-bas :
    "[...] qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes ; la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement caches dans un secret impénétrable."

    Pascal était dominé par la pensée que la vie est absurde, que rien n'est rationnel dans le monde moral, et que le monde physique reste un mystère impénétrable. Perdu au milieu de l'espace infini, l'homme selon Pascal vit comme dans un cachot, et dans un cachot où ses heures sont comptées :
    " Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns et les autres avec douleur et sans espérance, attendent à leur tour. C'est l'image de la condition des hommes."
    Au milieu du 17e siècle, l'homme pascalien ressent une angoisse terrible devant l'espace qui offre le spectacle vertigineux de son immensité et de son vide. Un siècle plus tard, les philosophies tentent de comprendre le monde par la raison et la science. Ils cherchent le comment des choses sans s'interdire de s'interroger sur le pourquoi des formes politiques, des lois ou du destin de l'homme social. Toutes ces recherches, toutes ces interrogations ont pour but d'organiser ici-bas la quête du bonheur. II n'est plus question de diviser l'homme, de le tourner contre lui-même pour le détourner du monde : passions, sensibilité, raison, amour-propre, vont conduire à la recherche pratique du bonheur. Une science, au moins une technique, du bonheur s'avère possible, si l'homme connaît et accepte sa véritable nature, qui n'est plus écartelée entre l'ange et la bête, le ciel et la terre, ni viciée par le péché originel. Plutôt que de raisonner sur nos fins dernières, il faut s'efforcer de bien vivre, en faisant son bonheur et celui des autres. Écoutons Diderot s'adressant à Catherine II de Russie :
    " Puisque ma pente naturelle, invincible, inaliénable, est d'être heureux, c'est la source et la source unique de mes vrais devoirs, et la seule base de toute bonne législation. La loi qui prescrit à l'homme une chose contraire à son bonheur est une fausse loi, et il est impossible qu'elle dure. [...] Aucune idée ne nous affecte plus fortement que celle de notre bonheur. Je désirerais donc que la notion de bonheur fût la base fondamentale du catéchisme civil.
    Que fait le prêtre dans sa leçon ? II rapporte tout au bonheur à venir.
    Que doit faire le souverain dans la sienne ? Tout rapporter au bonheur présent. "
    Ce siècle de la raison est aussi celui du pragmatisme, qui devra assurer à un maximum d'êtres humains un maximum de bonheur, ou du moins une vie plus supportable. On est convaincu que le mal ne découle pas de la nature humaine ou du péché originel, mais de la dépravation des institutions. D'Holbach écrit dans le Système de la nature :
    " On nous dit que des sauvages, pour aplatir la tête de leurs enfants, la serrent entre deux planches, et I'empêchent par la de prendre la forme que la nature lui destinait. II en est à peu près de même de toutes nos institutions ; elles conspirent communément à contrarier la nature, à gêner, détourner, amortir les impulsions qu'elle nous donne, à leur en substituer d'autres qui sont les sources de nos malheurs."
    L'homme apparaît ici assujetti à des forces politiques et religieuses qui n'ont aucun intérêt à ce qu'il s'émancipe de leur tutelle. On comprend pourquoi les Lumières sont moins une philosophie qu'une émancipation de l'esprit, la décision de tout soumettre au libre examen de la raison.
    Nous arrivons enfin au célèbre texte de Kant qui servira de conclusion à notre tour d'horizon. En décembre 1784, le philosophe allemand écrit dans sa brochure : " Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ?" :
    " Qu'est-ce que les Lumières ? La sortie de I'homme de sa minorité qui n'est imputable qu'à lui. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la tutelle d'un autre, minorité dont il est lui-même responsable puisque la cause en réside non dans un défaut de I'entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s'en servir sans la direction d'autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! - Voilà la devise des Lumières."
    Les Lumières sont pour Kant la libération de l'homme d'un état volontaire d'infériorité intellectuelle ou d'incapacité de se servir de l'entendement sans la tutelle d'un autre ; et ce, par manque de résolution et de courage. Ce sont la paresse et la lâcheté qui mettent des hommes, intellectuellement majeurs, sous la direction de tuteurs qui se sont eux-mêmes institués tels. C'est si commode d'être mineur ! Un livre possède l'intelligence à ma place ; un directeur spirituel, un médecin ont une conscience, des connaissances que je n'ai pas ; ainsi, pourvu que je paie, je n'aurai plus aucun effort à accomplir. Et les tuteurs en question veillent à ce que la plus grande partie de I'humanité considère sa libération, non seulement comme incommode, mais aussi comme dangereuse, en lui signalant les périls qui la guettent au cas où elle se hasarderait à vouloir marcher seule.
    Les Lumières, pour Kant, doivent donc favoriser ce qu'il appelle la " sortie de l'homme de sa minorité intellectuelle ". Alors attention : la traduction, telle qu'elle est communément présentée, pourrait prêter à un contresens. La sortie dont il est question ici n'est pas comme une sortie d'autoroute ou une sortie de cinéma que l'on emprunte par un simple mouvement de sa volonté. En allemand, le mot est plus précis : Kant dit : " Herausführung ", ce qui désigne l'action de quelqu'un - d'un Führer, c'est-à-dire d'un guide - qui vous prend par la main et vous conduit sur le chemin de la sortie. L'humanité ne se libère pas par ses propres forces, elle a besoin d'hommes éclairés qui sont déjà parvenus à s'affranchir et à acquérir une démarche assurée. Si une révolution peut suffire à mettre fin rapidement à l'oppression personnelle d'un despote, une multitude ne peut être éclairée que lentement ; car, du moment qu'elle n'aura pas été éduquée à penser par elle-même, elle sera le jouet de nouveaux préjugés.
    L'état de minorité intellectuelle, nous dit Kant, n'est imputable qu'à l'homme lui-même : la minorité, c'est-à-dire la tutelle sous laquelle l'homme vit et pense, n'est pas naturelle ; l'homme n'est pas incapable de penser, ce n'est pas un éternel enfant. L'homme n'ose pas penser par lui-même, il n'ose pas se débarrasser de sa tutelle, et ce manque de courage n'est imputable qu'à lui-même - d'où la devise des Lumières : Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement !
    Les Lumières ne se définissent pas par une doctrine, par un ensemble de thèses, mais par un effort, par un désir de penser librement. L'homme des Lumières réclame le droit - naturel - de critiquer librement, c'est-à-dire de chercher le vrai au moyen de la Raison, au lieu de se laisser guider les yeux fermés par une autorité. Ce qui est universel, c'est la Raison, ce qui est relatif, c'est la tradition, l'autorité ; pour être reconnues, l'autorité et la tradition doivent se soumettre à la lumière de la Raison.
    Nous avons vu que d'après la définition de Kant, les hommes avaient besoin d'un guide pour quitter leur état d'êtres mineurs. Ce guide, c'est le " philosophe", la figure emblématique du siècle. " Le milieu de chaque siècle, disait d'Alembert, est l'époque d'une révolution dans l'esprit humain. " A quoi Diderot répond en écho : " Chaque siècle a son esprit qui le caractérise", et on pourrait ajouter que cet esprit trouve son incarnation dans un idéal humain représentatif, lui aussi, d'une époque, d'une culture, d'une société. Ainsi, le 16e siècle a trouve son idéal dans l'humaniste. Le siècle classique a célébrél'honnête homme. Le siècle des Lumières s'incarne, lui, dans le philosophe. Jusqu'au 17e siècle, le terme désignait à la fois " celui qui aime la sagesse et qui raisonne juste des causes naturelles " (c'est la définition du Dictionnaire de Furetière), le professeur qui enseigne la logique, la morale, la physique et la métaphysique, ou celui qui se caractérise par son "esprit élevé". Ajoutons que dans la plupart des cas, ce penseur était chrétien et qu'il ne remettait en cause ni les données de la pensée religieuse, ni la tradition, ni le principe d'autorité.
    Le philosophe du 18e siècle est un penseur qui fait de la raison seule le guide de toute réflexion et de toute démarche intellectuelle. Dans un célèbre texte écrit vers 1740 et intitulé : Le Philosophe, on lit :
    " Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions qu'ils font soient précédées de la réflexion : ce sont des hommes qui marchent dans les ténèbres ; au lieu que le philosophe, dans ses passions mêmes, n'agit qu'après la réflexion ; il marche la nuit, mais il est précédé d'un flambeau ".
    C'est la raison qui détermine le philosophe ; elle l'éclaire, l'aide à discerner le vrai du faux, et garantit le cheminement du raisonnement. Elle est source de connaissance et facteur de modération. Du mot "raison" dérivent en effet "raisonné", "rationnel" et "raisonnable". Ces trois adjectifs permettent de caractériser le philosophe dans tous ses comportements.
    Ainsi, c'est un homme qui réfléchit et qui n'accepte pour vrai que ce dont la vérité a été prouvée par l'observation scientifique des faits, ou par un raisonnement logique. C'est aussi la raison, faculté de modération, qui le conduit à refuser tout dogmatisme, parce qu'il pense que rien n'est plus dangereux que la certitude d'avoir raison. Homme ouvert et dynamique, le philosophe du 18e siècle va de l'avant en refusant le poids du conformisme et des habitudes. De même qu'il rejette le principe d'autorité au nom de la liberté de pensée, il récuse les traditions lorsqu'elles constituent un frein au progrès et entravent la marche éclairée de I'humanité. Dans son entreprise de formation des esprits, de vulgarisation du savoir et de contestation politique et sociale, le philosophe du 18e siècle s'oppose à tout ce qui fait entrave aux Lumières de la raison.
    En ce sens, le philosophe apparaît comme l'exemple même de l'écrivain engagé. Censuré, emprisonné, exilé, le philosophe du 18e siècle n'a pas toujours la vie facile ; au 20e siècle, il a gagné le combat contre ses ennemis car, comme disait de Gaulle à propos de Sartre : " On ne met pas Voltaire en prison ".
    Après ce tour d'horizon forcément incomplet et partiel - voire partial - des "Lumières" que je viens de vous proposer, je ne sais pas si j 'ai bien ou mal répondu à la question que j'avais posée initialement: "qu'est-ce que les Lumières ? " J'espère, en revanche, avoir montré que les Lumières sont toujours d'actualité, parce que le fanatisme et l'obscurantisme n'ont pas encore disparu de notre planète. Ici on emprisonne les femmes au nom de la religion et de mœurs ancestrales, là on proclame une nouvelle croisade du "Bien" contre le "Mal". Et à chaque fois, on se réclame de Dieu, on humilie au nom de Dieu, on persécute au nom de Dieu, on assassine au nom de Dieu. Le fanatisme a encore de beaux jours devant lui et :
    ".... lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable ".
    C'est Voltaire qui le dit dans l'article Fanatisme du Dictionnaire philosophique, et il pose cette question à laquelle nous n'avons toujours pas trouvé de réponse :
    " Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? "
    II n'y a rien à répondre à cet homme qui croit que la vérité est une, qu'il est en possession de cette vérité et qu'il peut gagner son salut en éradiquant l'erreur. Nous sommes toujours aussi démunis devant le fanatisme mais s'il y a un remède à cette " fureur infernale ", c'est l'esprit des Lumières : le contraire de la pensée unique, du dogmatisme et de l'intolérance.
    Gerhardt Stenger

    -
    -
    Juste pour voir si même Gerhardt Stenger va se faire saquer


    :super::super::super::super::super:

    Je n'avais pas vu ça .... trop drôle , je mets une nuit à taper tout ça ... bravo !!!!
    Et je te cite en plus .

    .
    .
    .LUNAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA, mais c'est du copié/ collé ,voyons, ce n'est pas Fulgur qui l'a écrit ^ ^)^ ^)
    ainsi est-elle
    Le 03 juil. 2010 à 21h22
    lordpurple a écrit:

    .LUNAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA, mais c'est du copié/ collé ,voyons, ce n'est pas Fulgur qui l'a écrit ^ ^)^ ^)

    Arrgh Je suis repéré !! :-@::-@:
    https://picasaweb.google.fr/Dominiq84
    Le 04 juil. 2010 à 20h48
    lordpurple a écrit:
    lunalunatic a écrit:
    Yapala a écrit:
    fulgur84 a écrit:
    Je voudrais, en guise d'introduction, vous lire le début d'un livre qui a été publié à peu près au milieu du 18ème siècle, en 1759 très précisément, et dont l'auteur s'efforce, un quart de siècle avant Kant, de définir l'originalité de son époque. II s'agit de L' Essai sur les éléments de philosophie de d'Alembert, le fameux codirecteur de L' Encyclopédie, qui traversait à ce moment, la pire crise de son existence mouvementée (je parle de L'Encyclopédie). D'Alembert a parfaitement conscience de vivre non seulement dans une époque particulière, mais aussi d'être arrivé à un moment crucial de son siècle. En regardant en arrière, il constate alors que depuis la fin du moyen âge, c'est au milieu de chaque siècle que se produisent les changements les plus significatifs.
    " II semble que depuis environ trois cents ans, la nature ait destiné le milieu de chaque siècle à être l'époque d'une révolution dans I'esprit humain. La prise de Constantinople au milieu du quinzième siècle a fait renaître les Lettres en Occident. Le milieu du seizième a vu changer rapidement la religion et le système d'une grande partie de l'Europe ; les nouveaux dogmes des Réformateurs, soutenus d'une part et combattus de l'autre avec cette chaleur que les intérêts de Dieu bien ou mal entendus peuvent seuls inspirer aux hommes, ont également forcé leurs partisans et leurs adversaires à s'instruire ; l'émulation animée par ce grand motif a multiplié les connaissances en tout genre ; et la lumière, née du sein de l'erreur et du trouble, s'est répandue sur les objets même qui paraissaient les plus étrangers à ces disputes. Enfin Descartes au milieu du dix-septième siècle a fondé une nouvelle philosophie, persécutée d'abord avec fureur, embrassée ensuite avec superstition, et réduite aujourd'hui à ce qu'elle contient d'utile et de vrai. "
    Arrêtons-nous un instant pour résumer ce que nous venons de lire. Selon d'Alembert, chaque milieu de siècle, depuis trois cents ans, est marqué par ce qu'il appelle une " révolution dans l'esprit humain ", c'est à dire une mutation intellectuelle provoquée par une accumulation de nouvelles connaissances. La Renaissance en Italie a reçu un deuxième souffle grâce à l'arrivée de savants byzantins après la prise de Constantinople par les Turcs ; la Réforme luthérienne a surtout été portée par les humanistes du 16ème siècle ; enfin, le rationalisme classique doit beaucoup aux découvertes scientifiques de Descartes et de ses prédécesseurs. Depuis trois cents ans, écrit d'Alembert en substance, nous assistons à un renouvellement complet des arts, de la religion et de la philosophie, et c'est sur cette dernière qu'il va braquer son projecteur maintenant :
    " Si on examine sans prévention l'état actuel de nos connaissances, on ne peut disconvenir des progrès de la Philosophie parmi nous. La Science de la nature acquiert de jour en jour de nouvelles richesses : la Géométrie en reculant ses limites, a porté son flambeau dans les parties de la Physique qui se trouvaient le plus près d'elle ; le vrai système du monde a été connu, développé et perfectionné; la même sagacité qui s'était assujetti les mouvements des corps célestes, s'est portée sur les corps qui nous environnent; en appliquant la Géométrie à l'étude de ces corps, ou en essayant de l'y appliquer, on a su apercevoir et fixer les avantages et les abus de cet emploi ; en un mot depuis la Terre jusqu'à Saturne, depuis l'Histoire des Cieux jusqu'à celle des insectes, la Physique a changé de face. Avec elle presque toutes les autres Sciences ont pris une nouvelle forme [...] "
    Ce que l'on constate tout d'abord en lisant ce texte, c'est qu'au 18ème siècle, la philosophie n'est pas encore séparée des sciences dites exactes ; elle englobe notamment les mathématiques (qu'on appelle alors la « géométrie »), la physique, l'astronomie, et même la biologie naissante. II est significatif que d'Alembert place les mathématiques au premier plan : l'ultime critère de vérité scientifique n'est plus la "Révélation", ce sont les mathématiques. C'est là l'héritage principal de Descartes et de Galilée qui ont révolutionné la science moderne en la soumettant à la mesure et au calcul. Voici comment s'exprimait Galilée:
    "La philosophie est écrite dans cet immense livre qui continuellement reste ouvert devant les yeux (ce livre qui est l'Univers), mais on ne peut le comprendre si, d'abord, on ne s'exerce pas à en connaître la langue et les caractères dans lesquels il est écrit. II est écrit dans une langue mathématique, et les caractères en sont les triangles, les cercles, et d'autres figures géométriques, sans lesquelles il est impossible humainement d'en saisir le moindre mot; sans ces moyens, on risque de s'égarer dans un labyrinthe obscur."
    Galilée compare ici la Nature à un livre, que la science a pour but de déchiffrer. Et l'alphabet qui permet de lire cet ouvrage, d'arracher à l'univers ses secrets, ce sont les mathématiques. Faire de la physique, comprendre et expliquer la nature, c'est d'abord calculer, faire des mathématiques. A côté de la vérité de la Révélation, les philosophes modernes prônent l'existence d'une vérité physique indépendante. Cette vérité ne repose plus sur le témoignage de I'Écriture ou de la Tradition, elle est en tout instant présente sous nos yeux. Avec tout cela, ces " nouveaux philosophes " n'étaient point antichrétiens ou irréligieux. II va de soi que les Écritures ne sauraient mentir ou se tromper, mais leur rôle ne consiste pas à nous informer sur le mouvement des astres. Le Saint-Esprit, disait Galilee, nous montre " comment on va au Ciel, mais non comment va le ciel ". Galilee, mais aussi Descartes et Newton, ont inauguré au 17e siècle une révolution dans la philosophie et les sciences qui n'a pas son pareil au siècle des Lumières. L'originalité de ce siècle est donc ailleurs, et d'Alembert la définit de la manière suivante :
    [...] l'invention et l'usage d'une nouvelle méthode de philosopher, l'espèce d'enthousiasme qui accompagne les découvertes, une certaine élévation d'idées que produit en nous le spectacle de l'univers ; toutes ces causes ont dû exciter dans les esprits une fermentation vive ; cette fermentation agissant en tout sens par sa nature, s'est portée avec une espèce de violence sur tout ce qui s'est offert a elle, comme un fleuve qui a brise ses digues. [...] Ainsi depuis les principes ces Sciences profanes jusqu'aux fondements de la révélation, depuis la Métaphysique jusqu'aux matières de goût, depuis la Musique jusqu'à la Morale, depuis les disputes scolastiques des Théologiens jusqu'aux objets du commerce, depuis les droits des Princes jusqu'à ceux des peuples, depuis la loi naturelle jusqu'aux lois arbitraires des Nations, en un mot depuis les questions qui nous touchent davantage jusqu'à celles qui nous intéressent le plus faiblement, tout a été discuté, analysé, agité du moins. Une nouvelle lumière sur quelques objets, une nouvelle obscurité sur plusieurs, a été le fruit ou la suite de cette effervescence générale des esprits, comme l'effet du flux et reflux de l'Océan est d'apporter sur le rivage quelques matières, et d'en éloigner les autres.
    Ce qui ressort clairement de ce passage, c'est que le 18e siècle est avant tout le siècle de la critique. Le mot n'est pas prononcé, mais l'idée y est omniprésente. Critiquer, au sens étymologique du mot, ne signifie pas détruire, mais discerner : discerner le vrai du faux, le juste de l'injuste, le vraisemblable du douteux, etc. Au 17e siècle, les grands philosophes construisaient des systèmes philosophiques cohérents, bâtis sur des principes évidents et des vérités indiscutables. Au 18e siècle, connaître, c'est d'abord se libérer de ce qui empêche de connaître, à savoir les préjugés, les certitudes traditionnelles, les prestiges. Le mouvement négateur de la critique est libération : il importe d'abord d'arracher les masques, de couvrir de ridicule le fanatisme et les superstitions. Critiquer, au 18e siècle, c'est discuter et analyser la tradition, c'est agiter (c'est-à-dire mettre en doute) les vérités les plus sacrées. L'esprit critique, cette " effervescence générale des esprits " qui ne s'arrête devant rien, ni devant la Révélation, ni devant les droits des Princes, me semble être le premier signe distinctif du siècle des Lumières.
    Le deuxième signe distinctif, c'est l'absence de certitude définitive, en tout cas chez les meilleurs penseurs, ce qui est le contraire de l'esprit dogmatique. J'en veux pour témoin le terme même de " Lumières". Qu'est-ce qu'on observe ? Premièrement, que ce n'est pas un mot en "-isme". Vous avez le cartésianisme, le spinozisme, le rationalisme, le romantisme, le matérialisme, le socialisme, le fascisme, le surréalisme, le structuralisme, etc. etc. Mais il y a " les Lumières". Cela signifie que les Lumières ne constituent pas une école avec un fondateur, il n'y a pas de corpus de doctrine bien défini, ou de manifeste. Certes, on parle souvent du siècle de Voltaire, mais Voltaire n'était pas le chef de file des Lumières. Si Voltaire était mort au moment où d'Alembert rédigeait les premières lignes du livre que je viens de citer, il n'aurait pas encore écrit Candide et Jean Calas n'aurait jamais été réhabilité. Avant les années 1760 et sa campagne contre « l'Infâme » et en faveur de la tolérance, Voltaire n'avait pas encore déchaîné les passions. Les Lumières ont certes été portées par Voltaire, mais elles n'avaient pas besoin de Voltaire pour exister.
    Ma deuxième observation prolonge ce que je viens de dire : le mot "Lumières" est au pluriel parce que les Lumières sont plurielles. « On peut exiger de moi que je cherche la Vérité, écrit Diderot au début de sa carrière, non que je la trouve. » A l'image de l'humanisme de la Renaissance, les Lumières sont un moment essentiel d'émancipation pour la pensée moderne. Elles marquent l'abandon définitif de la référence aux dogmes et, plus généralement, à tout argument d'autorité : aucun domaine à priori ne doit être exclu du champ d'investigation de la raison humaine.
    Au début du 18e siècle, Newton et Locke définissent les principes d'une démarche fiable pour conduire sa raison. Soucieux de ne rien avancer qui ne puisse être vérifié par l'expérience, ils s'efforcent d'éliminer toute affirmation indémontrable. Le 17e siècle a institué avec Descartes, Spinoza et les autres philosophes rationalistes, le triomphe de la raison : on expliquait l'homme, le monde et l'univers "de manière géométrique", c'est-à-dire par déduction logique. Au 18ème siècle, les philosophes empiristes précisent les possibilités et surtout les limites de la connaissance rationnelle. Loin de faire aveuglement confiance aux pouvoirs illimités de la raison, on s'interroge plutôt sur ce que l'esprit peut connaître et sur ce qu'il doit rejeter ou considérer comme au-delà de sa faculté.
    La grandeur des Lumières consiste précisément en ce qu'elles croient que la raison ne peut prétendre à un savoir absolu ; elle ne peut établir que des vérités qui lui sont propres. D'une part, la raison est fermement établie dans ses prétentions à connaître. A l'intérieur du champ défini par l'expérience, elle est susceptible de parvenir à des certitudes indubitables. Tant que la raison s'en tient à l'étude des phénomènes que lui offre l'expérience et qu'elle utilise des procédures bien précises, elle peut étendre indéfiniment ses connaissances.
    D'autre part, les Lumières admettent que le champ d'application de la raison est limité. Certains domaines restent inconnaissables : d'une façon générale, il s'agit de ceux qui, au-delà de toute expérience possible, relèvent de la métaphysique. De plus, le type de certitudes auxquelles accède l'être humain est relatif à la nature de ses facultés. Autrement dit, l'Homme ne connaît pas le monde et les phénomènes tels qu'ils sont, mais tels qu'ils lui apparaissent. Des certitudes n'en sont pas moins établies, mais elles changent de statut. Toute ambition d'un savoir de nature métaphysique parait désormais illusoire.
    Les Lumières sont plurielles en ce qu'elles se satisfont de certitudes relatives. Elles acceptent de ne pas tout comprendre et surtout de ne pas comprendre les principes ultimes. II s'ensuit que les Lumières ne veulent pas délivrer un message en forme de dogme, elles veulent inciter les hommes à penser par eux-mêmes, à tirer eux-mêmes les conclusions qui s'imposent à eux.
    " Les livres les plus utiles, écrit Voltaire dans la Préface à son Dictionnaire philosophique, sont ceux dont les lecteurs font eux-mêmes la moitié ; ils étendent les pensées dont on leur présente le germe ; ils corrigent ce qui leur semble défectueux, et fortifient par leurs réflexions ce qui leur parait faible. "
    Ce passage admirable résume en quelques lignes ce caractère pluriel des Lumières ainsi que de leur littérature, en tout cas de la littérature d'idées, comme on appelle cette production littéraire, spécifique au 18e siècle, entre littérature et philosophie
    II est hautement significatif, à mon avis, que le premier grand texte de la littérature des Lumières soient les Lettres persanes (1721) du jeune Montesquieu. Avec une maîtrise sans égale, l'auteur place deux étrangers en position de spectateurs critiques de la société française. Mais l'étonnement des Persans oblige les français à s'étonner à leur tour. Ces usages, ces coutumes, ces croyances paraissent insensés aux visiteurs orientaux ; mais quel est pour nous leur sens et leur raison ? Leur fondement est-il solide ? Comment peut-on être Persan ? Mais aussi : Comment peut-on être Français ? Anglais ? catholique ? etc. Ainsi, la relativité du sens et du non-sens éclate à nos yeux et prendre conscience de cette relativité, c'est rompre nos chaînes, c'est cesser d'être dupe. Le possible s'ouvre à nous : ce qui est disposé d'une certaine manière pourrait l'être autrement. Tout ce que nous respections, tout ce qui réclamait notre foi, devient l'objet d'une connaissance détachée et désormais libre. Le préjugé qui nous asservissait a dévoilé sa vraie nature : imaginaire, c'est-à-dire nulle aux yeux de la raison. Une réflexion devient possible, dans laquelle notre civilisation se voit de loin, comme si elle était brusquement devenue étrangère à elle-même. Ayant découvert que les autres civilisations et les autres croyances sont, au même degré, légitimes, elle est devenue à son tour une autre pour elle-même. Elle ne peut plus vivre tranquillement sa certitude traditionnelle, depuis qu'elle sait que la certitude des autres n'est ni plus mal ni mieux fondée que la sienne. Vérité dont l'une des premières conséquences est d'inviter à la tolérance.

    Mais il y a une autre conséquence, plus importante encore : ainsi mises en contact les unes des autres, les certitudes contradictoires s'annulent algébriquement. Elles sont, les unes et les autres, vaincues dans le combat qui les oppose : elles ont toutes raison, elles ont tort ensemble.
    Le premier acte de l'intelligence des Lumières est libérateur : désormais, l'esprit est pouvoir de contestation. II est là pour dire non à ce qui est, pour frapper de dérision la croyance qui prétend s'imposer ou subsister par les seules forces de l'autorité et de l'antiquité.
    Mais cette liberté négatrice, telle que l'exerce le siècle, n'est pas illimitée. Elle est, certes, cette puissance de dire non, elle formule toujours sa critique sur le ton de l'amusement et du plaisir. Mais qu'advient-il une fois la critique formulée ? Jusqu'au milieu du siècle, il n'est surtout pas question de changer quelque chose au train de ce monde. La négation se contente d'être une négation " spirituelle ". C'est parmi les idées, les préjugés qu'elle fait table rase. Mais elle n'invite pas à intervenir dans le monde effectif, à renverser par la révolte la Royauté et l'Église : le pouvoir négateur se limite à la sphère du langage. II faut attendre la deuxième génération des philosophes des Lumières, en gros les hommes autour de l'Encyclopédie, pour trouver des revendications politiques et sociales clairement exprimées. Dans l'espace de quelques années, les attaques contre la religion, l'Église et le caractère sacré de la monarchie française se font plus nombreuses, plus insistantes et surtout plus ouvertes. Le pouvoir ne manque pas de s'alarmer de ce climat nouveau et finira par sévir alors qu'auparavant il s'était surtout acharné sur les jansénistes et les protestants.
    L'Encyclopédie est le grand monument intellectuel du siècle des Lumières auquel participaient non seulement ceux qui la faisaient, mais aussi ceux qui l'achetaient, les souscripteurs. Ce qu'on propose au public, ce n'est pas un produit tout fait, c'est un produit en train de se faire, et le public est invité à y participer. Contrairement aux encyclopédies contemporaines, qui ne proposent qu'une accumulation de connaissances parcellaires, l'Encyclopédie du siècle des Lumières veut montrer la liaison entre les différents savoirs, leurs sources communes, l'ordre sous-jacent au monde dont l'Encyclopédie serait l'image fidèle. Mais cet ordre-là, où le trouver ? Pour la plupart des contemporains de Diderot, la réponse ne fait aucun doute : c'est Dieu qui est le garant de la logique du monde, la science suprême étant par voie de conséquence la théologie. Or les encyclopédistes ne l'entendent pas de cette oreille. Ce n'est pas par rapport à Dieu mais par rapport a l'Homme, par rapport à la structure de son esprit, qu'on peut bâtir un système encyclopédique des connaissances humaines. Comme I'écrit Diderot : sans la présence de l'Homme, l'univers n'a plus aucun intérêt :
    "Une considération surtout qu'il ne faut point perdre de vue, c'est que si l'on bannit l'homme ou l'être pensant et contemplateur de dessus la surface de la terre, ce spectacle pathétique et sublime de la nature n'est plus qu'une scène triste et muette. L'univers se tait ; le silence et la nuit s'en emparent. Tout se change en une vaste solitude où les phénomènes inobservés se passent d'une manière obscure et sourde. C'est la présence de l'homme qui rend l'existence des êtres intéressante [...] Pourquoi n'introduirons-nous pas l'homme dans notre ouvrage, comme il est placé dans l'univers ? Pourquoi n'en ferons-nous pas un centre commun ? [...] L'homme est le terme unique d'où il faut partir, et auquel il faut tout ramener, si l'on veut plaire, intéresser, toucher jusque dans les considérations les plus arides et les détails les plus secs. Abstraction faite de mon existence et du bonheur de mes semblables, que m'importe le reste de la nature ?" (art. Encyclopédie)

    II faut comparer cette profession de foi de Diderot au désespoir bien connu de Pascal pour qui les infinités de la nature ne permettent pas a l'homme de trouver sa place naturelle ici-bas :
    "[...] qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes ; la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement caches dans un secret impénétrable."

    Pascal était dominé par la pensée que la vie est absurde, que rien n'est rationnel dans le monde moral, et que le monde physique reste un mystère impénétrable. Perdu au milieu de l'espace infini, l'homme selon Pascal vit comme dans un cachot, et dans un cachot où ses heures sont comptées :
    " Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns et les autres avec douleur et sans espérance, attendent à leur tour. C'est l'image de la condition des hommes."
    Au milieu du 17e siècle, l'homme pascalien ressent une angoisse terrible devant l'espace qui offre le spectacle vertigineux de son immensité et de son vide. Un siècle plus tard, les philosophies tentent de comprendre le monde par la raison et la science. Ils cherchent le comment des choses sans s'interdire de s'interroger sur le pourquoi des formes politiques, des lois ou du destin de l'homme social. Toutes ces recherches, toutes ces interrogations ont pour but d'organiser ici-bas la quête du bonheur. II n'est plus question de diviser l'homme, de le tourner contre lui-même pour le détourner du monde : passions, sensibilité, raison, amour-propre, vont conduire à la recherche pratique du bonheur. Une science, au moins une technique, du bonheur s'avère possible, si l'homme connaît et accepte sa véritable nature, qui n'est plus écartelée entre l'ange et la bête, le ciel et la terre, ni viciée par le péché originel. Plutôt que de raisonner sur nos fins dernières, il faut s'efforcer de bien vivre, en faisant son bonheur et celui des autres. Écoutons Diderot s'adressant à Catherine II de Russie :
    " Puisque ma pente naturelle, invincible, inaliénable, est d'être heureux, c'est la source et la source unique de mes vrais devoirs, et la seule base de toute bonne législation. La loi qui prescrit à l'homme une chose contraire à son bonheur est une fausse loi, et il est impossible qu'elle dure. [...] Aucune idée ne nous affecte plus fortement que celle de notre bonheur. Je désirerais donc que la notion de bonheur fût la base fondamentale du catéchisme civil.
    Que fait le prêtre dans sa leçon ? II rapporte tout au bonheur à venir.
    Que doit faire le souverain dans la sienne ? Tout rapporter au bonheur présent. "
    Ce siècle de la raison est aussi celui du pragmatisme, qui devra assurer à un maximum d'êtres humains un maximum de bonheur, ou du moins une vie plus supportable. On est convaincu que le mal ne découle pas de la nature humaine ou du péché originel, mais de la dépravation des institutions. D'Holbach écrit dans le Système de la nature :
    " On nous dit que des sauvages, pour aplatir la tête de leurs enfants, la serrent entre deux planches, et I'empêchent par la de prendre la forme que la nature lui destinait. II en est à peu près de même de toutes nos institutions ; elles conspirent communément à contrarier la nature, à gêner, détourner, amortir les impulsions qu'elle nous donne, à leur en substituer d'autres qui sont les sources de nos malheurs."
    L'homme apparaît ici assujetti à des forces politiques et religieuses qui n'ont aucun intérêt à ce qu'il s'émancipe de leur tutelle. On comprend pourquoi les Lumières sont moins une philosophie qu'une émancipation de l'esprit, la décision de tout soumettre au libre examen de la raison.
    Nous arrivons enfin au célèbre texte de Kant qui servira de conclusion à notre tour d'horizon. En décembre 1784, le philosophe allemand écrit dans sa brochure : " Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ?" :
    " Qu'est-ce que les Lumières ? La sortie de I'homme de sa minorité qui n'est imputable qu'à lui. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la tutelle d'un autre, minorité dont il est lui-même responsable puisque la cause en réside non dans un défaut de I'entendement, mais dans un manque de décision et de courage de s'en servir sans la direction d'autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! - Voilà la devise des Lumières."
    Les Lumières sont pour Kant la libération de l'homme d'un état volontaire d'infériorité intellectuelle ou d'incapacité de se servir de l'entendement sans la tutelle d'un autre ; et ce, par manque de résolution et de courage. Ce sont la paresse et la lâcheté qui mettent des hommes, intellectuellement majeurs, sous la direction de tuteurs qui se sont eux-mêmes institués tels. C'est si commode d'être mineur ! Un livre possède l'intelligence à ma place ; un directeur spirituel, un médecin ont une conscience, des connaissances que je n'ai pas ; ainsi, pourvu que je paie, je n'aurai plus aucun effort à accomplir. Et les tuteurs en question veillent à ce que la plus grande partie de I'humanité considère sa libération, non seulement comme incommode, mais aussi comme dangereuse, en lui signalant les périls qui la guettent au cas où elle se hasarderait à vouloir marcher seule.
    Les Lumières, pour Kant, doivent donc favoriser ce qu'il appelle la " sortie de l'homme de sa minorité intellectuelle ". Alors attention : la traduction, telle qu'elle est communément présentée, pourrait prêter à un contresens. La sortie dont il est question ici n'est pas comme une sortie d'autoroute ou une sortie de cinéma que l'on emprunte par un simple mouvement de sa volonté. En allemand, le mot est plus précis : Kant dit : " Herausführung ", ce qui désigne l'action de quelqu'un - d'un Führer, c'est-à-dire d'un guide - qui vous prend par la main et vous conduit sur le chemin de la sortie. L'humanité ne se libère pas par ses propres forces, elle a besoin d'hommes éclairés qui sont déjà parvenus à s'affranchir et à acquérir une démarche assurée. Si une révolution peut suffire à mettre fin rapidement à l'oppression personnelle d'un despote, une multitude ne peut être éclairée que lentement ; car, du moment qu'elle n'aura pas été éduquée à penser par elle-même, elle sera le jouet de nouveaux préjugés.
    L'état de minorité intellectuelle, nous dit Kant, n'est imputable qu'à l'homme lui-même : la minorité, c'est-à-dire la tutelle sous laquelle l'homme vit et pense, n'est pas naturelle ; l'homme n'est pas incapable de penser, ce n'est pas un éternel enfant. L'homme n'ose pas penser par lui-même, il n'ose pas se débarrasser de sa tutelle, et ce manque de courage n'est imputable qu'à lui-même - d'où la devise des Lumières : Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement !
    Les Lumières ne se définissent pas par une doctrine, par un ensemble de thèses, mais par un effort, par un désir de penser librement. L'homme des Lumières réclame le droit - naturel - de critiquer librement, c'est-à-dire de chercher le vrai au moyen de la Raison, au lieu de se laisser guider les yeux fermés par une autorité. Ce qui est universel, c'est la Raison, ce qui est relatif, c'est la tradition, l'autorité ; pour être reconnues, l'autorité et la tradition doivent se soumettre à la lumière de la Raison.
    Nous avons vu que d'après la définition de Kant, les hommes avaient besoin d'un guide pour quitter leur état d'êtres mineurs. Ce guide, c'est le " philosophe", la figure emblématique du siècle. " Le milieu de chaque siècle, disait d'Alembert, est l'époque d'une révolution dans l'esprit humain. " A quoi Diderot répond en écho : " Chaque siècle a son esprit qui le caractérise", et on pourrait ajouter que cet esprit trouve son incarnation dans un idéal humain représentatif, lui aussi, d'une époque, d'une culture, d'une société. Ainsi, le 16e siècle a trouve son idéal dans l'humaniste. Le siècle classique a célébrél'honnête homme. Le siècle des Lumières s'incarne, lui, dans le philosophe. Jusqu'au 17e siècle, le terme désignait à la fois " celui qui aime la sagesse et qui raisonne juste des causes naturelles " (c'est la définition du Dictionnaire de Furetière), le professeur qui enseigne la logique, la morale, la physique et la métaphysique, ou celui qui se caractérise par son "esprit élevé". Ajoutons que dans la plupart des cas, ce penseur était chrétien et qu'il ne remettait en cause ni les données de la pensée religieuse, ni la tradition, ni le principe d'autorité.
    Le philosophe du 18e siècle est un penseur qui fait de la raison seule le guide de toute réflexion et de toute démarche intellectuelle. Dans un célèbre texte écrit vers 1740 et intitulé : Le Philosophe, on lit :
    " Les autres hommes sont emportés par leurs passions, sans que les actions qu'ils font soient précédées de la réflexion : ce sont des hommes qui marchent dans les ténèbres ; au lieu que le philosophe, dans ses passions mêmes, n'agit qu'après la réflexion ; il marche la nuit, mais il est précédé d'un flambeau ".
    C'est la raison qui détermine le philosophe ; elle l'éclaire, l'aide à discerner le vrai du faux, et garantit le cheminement du raisonnement. Elle est source de connaissance et facteur de modération. Du mot "raison" dérivent en effet "raisonné", "rationnel" et "raisonnable". Ces trois adjectifs permettent de caractériser le philosophe dans tous ses comportements.
    Ainsi, c'est un homme qui réfléchit et qui n'accepte pour vrai que ce dont la vérité a été prouvée par l'observation scientifique des faits, ou par un raisonnement logique. C'est aussi la raison, faculté de modération, qui le conduit à refuser tout dogmatisme, parce qu'il pense que rien n'est plus dangereux que la certitude d'avoir raison. Homme ouvert et dynamique, le philosophe du 18e siècle va de l'avant en refusant le poids du conformisme et des habitudes. De même qu'il rejette le principe d'autorité au nom de la liberté de pensée, il récuse les traditions lorsqu'elles constituent un frein au progrès et entravent la marche éclairée de I'humanité. Dans son entreprise de formation des esprits, de vulgarisation du savoir et de contestation politique et sociale, le philosophe du 18e siècle s'oppose à tout ce qui fait entrave aux Lumières de la raison.
    En ce sens, le philosophe apparaît comme l'exemple même de l'écrivain engagé. Censuré, emprisonné, exilé, le philosophe du 18e siècle n'a pas toujours la vie facile ; au 20e siècle, il a gagné le combat contre ses ennemis car, comme disait de Gaulle à propos de Sartre : " On ne met pas Voltaire en prison ".
    Après ce tour d'horizon forcément incomplet et partiel - voire partial - des "Lumières" que je viens de vous proposer, je ne sais pas si j 'ai bien ou mal répondu à la question que j'avais posée initialement: "qu'est-ce que les Lumières ? " J'espère, en revanche, avoir montré que les Lumières sont toujours d'actualité, parce que le fanatisme et l'obscurantisme n'ont pas encore disparu de notre planète. Ici on emprisonne les femmes au nom de la religion et de mœurs ancestrales, là on proclame une nouvelle croisade du "Bien" contre le "Mal". Et à chaque fois, on se réclame de Dieu, on humilie au nom de Dieu, on persécute au nom de Dieu, on assassine au nom de Dieu. Le fanatisme a encore de beaux jours devant lui et :
    ".... lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable ".
    C'est Voltaire qui le dit dans l'article Fanatisme du Dictionnaire philosophique, et il pose cette question à laquelle nous n'avons toujours pas trouvé de réponse :
    " Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? "
    II n'y a rien à répondre à cet homme qui croit que la vérité est une, qu'il est en possession de cette vérité et qu'il peut gagner son salut en éradiquant l'erreur. Nous sommes toujours aussi démunis devant le fanatisme mais s'il y a un remède à cette " fureur infernale ", c'est l'esprit des Lumières : le contraire de la pensée unique, du dogmatisme et de l'intolérance.
    Gerhardt Stenger

    -
    -
    Juste pour voir si même Gerhardt Stenger va se faire saquer


    :super::super::super::super::super:

    Je n'avais pas vu ça .... trop drôle , je mets une nuit à taper tout ça ... bravo !!!!
    Et je te cite en plus .

    .
    .
    .LUNAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA, mais c'est du copié/ collé ,voyons, ce n'est pas Fulgur qui l'a écrit ^ ^)^ ^)

    L'espace d' un instant je me suis prise pour une blonde ... tu vois tu ne marches pas du cours .
    Le 04 juil. 2010 à 21h02
    hé hé hé hé éhé excuse-moi d'avoir douté de toi ;):o):o)
    ainsi est-elle
    Le 06 juil. 2010 à 15h32
    lordpurple a écrit:
    hé hé hé hé éhé excuse-moi d'avoir douté de toi ;):o):o)

    OK ... ça m' a plutôt amusée , je savais que tu tomberais dans le piège .
    Le 07 juil. 2010 à 15h51
    allez, on ferme, plus rien à dire sur ces deux-là. sauf qu'on les oublie au plus vite, c'est le mieux qui puisse arriver
    ainsi est-elle
    Le 07 juil. 2010 à 19h02
    en espérant qu'on en aura pas des pires l'an prochain !
    Le 07 juil. 2010 à 21h22
    arrêtez ils sont trop bien Cécilia et Mathieu et puis c bien d'avoir des sportif il mette l'ambiance au moins !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
    Le 08 juil. 2010 à 12h49
    Ah non je crois pas ce qui mettait l'ambiance c'était Hoang et Quyen et d'autre mais pas EUX
    Le 08 juil. 2010 à 20h16
    Dommage, j'aurais préféré voir une autre équipe gagner, une équipe qui le mérite et non pas des arrogants. Dommage, j'espère que Pékin Express 2011 sera mieux au niveau casting même si il y avait des équipes sympa entre autre, Hoang et Quyen, Yousra et Randa. Cécilia s'est montré très mauvaise avec les autres équipes et ne parlons pas de son pantin Mathieu qui tout le temps subissait ces crises de nerfs. Bref je me languis le prochain Pékin Express. Salutations à tous
    Le 08 juil. 2010 à 20h16
    Yapala a écrit:
    en espérant qu'on en aura pas des pires l'an prochain !

    Pires ???
    Parce que ça existe ???????????
    Le 08 juil. 2010 à 20h29
    lunalunatic a écrit:
    Yapala a écrit:
    en espérant qu'on en aura pas des pires l'an prochain !

    Pires ???
    Parce que ça existe ???????????

    Non c'est vrai, ça peut pas exister, des comme ça c'est modèle unique !!!!
    Le 09 juil. 2010 à 09h19
    J'ai peu que non, Yapala, ils arrivent chaque année à nous trouver pire que l'année précédente, et pour ça, ils sont très forts et semblent avoir l'embarras du choix
    ainsi est-elle
    Le 09 juil. 2010 à 10h16
    lordpurple a écrit:
    J'ai peu que non, Yapala, ils arrivent chaque année à nous trouver pire que l'année précédente, et pour ça, ils sont très forts et semblent avoir l'embarras du choix

    vu le nombre de personnes qui souhaitent participer à ce jeu, je pense effectivement qu'ils ont l'embarras du choix.

    Et même si on ne peut reprocher à Cécilia et Matthieu d'être des sportifs et compétiteurs acharnés dans l'âme, un sportif digne de ce nom est au moins capable de faire preuve de fair-play et jusqu'à la chute de Randa, j'ai bien cru que c'est une notion qu'ils avaient complétement zappée
    Le 09 juil. 2010 à 10h56
    La chute de Randa n'a pas provoqué, selon moi, de sollicitude particulière de la part de cecilia.
    Je ne veux pas être méchant et rajouter ce que je pense vraiment de cet accident, mais je n'ai pas du tout considéré cela comme une marque de sympathie, du tout !!!! elle s'en foutait bien
    ainsi est-elle
    Le 09 juil. 2010 à 11h06
    Manipulation, orgueil, égoïsme, arrivisme, manque d'esprit sportif pour ces deux qui se proclament sportifs. Le seul sport qu'on peut leur attribuer, et encore c'est injurieux pour l'esprit sportif, c'est l'appât du gain.

    Lamentable et pitoyable.
    Le 11 juil. 2010 à 11h53
    Tu crois lord?

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